[ Cyber-Questionnaire de Proust ]
World Art Treasures
Docteur ès lettres de l'Université de Paris (Sorbonne), professeur honoraire de l'Université de Lausanne et de l'Ecole des beaux-arts; membre de la Commission des cours de l'Université populaire de Lausanne. Directeur-conservateur du Musée des beaux-arts (1962-1981). Fondateur du mouvement culturel "Pour l'art" et du "Salon international de Galeries-Pilotes". Concepteur-réalisateur des colloques du "VideoFestival international de Locarno" . Président d'honneur de l'Association internationale des critiques d'art (AICA) et de l'Association internationale pour la vidéo dans les arts et la culture (AIVAC), expert consultant auprès de l'Unesco et du Conseil de l'Europe. Membre du "Kuratorium du Zentrum fur Kunst und Medientechnologie" (Karlsruhe), membre de l'Académie du Centre international d'art contemporain du Château de Beychevelle (groupe GMF, France, groupe Suntory, Japon).
Voici une note qui peut en donner les raisons cyberespace, liberespace
Les définitions du cyberespace ne cessent de se multiplier, non sans semer la confusion, d'autant que les hybridations prolifèrent. Pour tenter de la dissiper, il me semble judicieux de référer le néologisme "cyberespace" à un autre que je propose pour la circonstance : "liberespace". Les deux termes ont en commun le vocable final "espace". Ils se distinguent en revanche par la première partie du mot, respectivement "cyber" et "liber".
Au premier abord, il peut paraître superflu de définir le "liberespace", qui se confond avec la civilisation du livre, celle à laquelle nous appartenons depuis quelque cinq siècles et qu'ont remarquablement analysée Lucien Febvre et Henri-Jean Martin dans leur ouvrage classique L'apparition du livre. Une mutation, car c'est bien de cela qu'il s'agit, ne dépend jamais seulement d'une nouvelle technique. Si la presse à imprimer constitue l'innovation technique décisive, ce sont les conditions nouvelles de production, de transmission, de diffusion du savoir qui transforment la société au fur et à mesure que nous les intégrons. C'est par l'ensemble d'idées, de croyances et de pratiques qui se produisent que nous tirons, sans même avoir besoin d'y réfléchir, l'idée courante que nous nous faisons de la réalité
Or, la civilisation séculaire du livre est depuis quelques décennies aux prises, comme l'a remarquablement observé McLuhan, avec la prolifération des médias, dont le téléphone, la radio, et surtout la télévision constituent des facteurs majeurs. Loin de se borner à une fonction instrumentale, ils sont constitutifs de la nature du message en créant de nouveaux champs de communication et d'expérience. Ce qui paraît évident, mais qu'on ne cesse d'oublier. Une nouvelle imprimée dans un journal se présente autrement que celle qui nous parvient par la radio, différente encore de celle dont nous prenons connaissance par la télévision. La première recourt aux seuls concepts que convertit l'acte abstrait de la lecture dans les conditions propres à celle-ci (chez soi au salon, dans le métro, au bureau), la seconde se formule par la voix du reporter qui nous parvient dans les conditions propres à l'audition (près du transistor qu'on peut écouter tout en s'occupant à autre chose, ce que ne permet pas la lecture !), la troisième nous offre un agrégat multisensoriel et multidimensionnel fait d'images, de couleurs, de sons, de voix, voire d'accompagnement musical qui nous lient d'une manière ou d'une autre à l'écran). Néanmoins, notre esprit a été si longtemps formé à la lecture, et par elle, que nous ne doutons pas un instant que ces trois types de nouvelle peuvent sans altération se réduire à un seul type, à la même nouvelle, celle que synthétise la communication écrite prédominante depuis si longtemps en Occident. C'est ainsi que la "civilisation du livre" s'est formée en créant une connaissance et des pratiques privilégiées. C'est ainsi, faut-il ajouter, que depuis un demi-siècle les médias créent à leur tour une connaissance et des pratiques dont les interactions qu'ils produisent configurent un champ d'action dynamique toujours plus global.
Les fondements des sociétés traditionnelles tout comme le fondement traditionnel de notre propre société, sont profondément ébranlés. La nouvelle société en voie d'émergence a peine à trouver l'appellation qui lui convient : ne parle-t-on pas simultanément de "société de l'information", de "société médiatique", de "new age" etc... ? La mutation est à la fois si brusque et si complexe que la langue s'essouffle à la suivre, d'où les courts-circuits linguistiques, dont les néologismes ne sont que la partie la plus apparente.
Et voici qu'un phénomène nouveau, survenu depuis quelques années à peine, est en train de bouleverser la situation. Si l'ordinateur a déjà profondément transformé nos comportements, surtout depuis l'avènement récent du PC (personal computer), c'est le changement radical qui se produit avec la connexion des ordinateurs en réseaux, dont INTERNET est la manifestation la plus visible, qui constitue le facteur clé. A preuve que les appellations en cours deviennent obsolètes et se voient remplacéées par celle de "networded society" (*) qui se caractérise par la convergence du téléphone, plus largement des télécommunications, de la radio, de la télévision et de l'informatique, plus largement de l'électronique (disques, photo, bref ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui "le tout numérique") et dont le multimédia interactif présente une orientation sans cesse plus riche. Dans Neuromancer (1984), William Gibson, l'inventeur du terme "cyberspace", décrivait son contenu ainsi : " A graphic representation of data abstracted from the bank of every computer in the human sysem. Unthinkable complexity. Lines of light ranged in the nonspace of the mind, clusters and constellations of data. Like city lights, receding." Au-delà de cette première approche métaphorique, le cyberespace désigne de nos jours tout ce qui passe à travers les réseaux nés et activés par la convergence complexe des nouvelles technologies. L'expérience du cyberespace s'oppose, ou plutôt se distingue, des deux appréhensions de la réalité qui nous sont coutumières : d'une part de la perception qui, au premier degré, implique la présence de l'objet dans le hic et nunc du vécu, d'autre part de l'expérience par procuration de l'écrit, fondatrice de la civilisation du livre. Le préfixe "cyber", naguère réservé à la cybernétique (**), pré-fixe, au sens fort, tout ce qui relève de l'expérience en réseaux : cybernautes et/ou internautes pratiquent le cyberbusiness, les cybervoyages, la cybercuisine etc... La liste ne fait que s'allonger. De même que notre "liberculture" (si on me passe un instant l'expression) s'est constituée à partir et autour de la chose écrite, on peut affirmer sans crainte d'être démenti qu'émerge une "cyberculture" à partir et autour du "cyberespace". Liberespace et cyberespace ne s'excluent nullement l'un l'autre; ils engendrent une nouvelle étape de la complexité qui s'éclaire l'un par rapport à l'autre et qui déploie des perspectives nouvelles par et dans leurs incessantes interactions.
* "société en réseaux" (Davos) ou "networked society" (Time, Feb. 3, 1997)
société en réseaux ou, en français, si le terme n'est pas trop rébarbatif, "société réticulaire" (du latin rete, filet), ce que les Canadiens francophones désignent habituellement, à partir du WEB, ar le terme de "Toile".
** cf. Norbert Wiener, Cybernetics (1958).
Merci [ 14.12.98 ]
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